TRIBUNE. Jean-Marc Governatori appelle à rompre avec les logiques politiques, économiques et culturelles qui conduisent la France dans une impasse. Santé, environnement, institutions : le coprésident d’Écologie au centre plaide pour refonder nos priorités et viser un bien-être durable.
Après François Mitterrand au congrès d’Épinay en 1971, Sébastien Lecornu évoquait lui aussi la « rupture » le 10 septembre 2025 sur le perron de Matignon. Aujourd’hui, c’est au tour du président Macron d’en annoncer une en matière nucléaire, en ouvrant pour la première fois la participation européenne aux exercices de dissuasion. Mais la rupture invoquée par notre Premier ministre n’en était pas une. Se débarrasser du 49.3 ou ignorer un article de la Constitution n’est pas une rupture : c’est une erreur. Il n’y a rien d’anormal à engager la responsabilité du gouvernement. Pourtant, dans de nombreux domaines – des hôpitaux aux prisons, de la qualité de l’eau aux finances publiques – la situation actuelle appelle de véritables changements de cap.
Il est par exemple illusoire d’espérer des finances publiques saines si l’on ignore que le premier coût pour la société est la maladie, au même niveau que les retraites. Les arrêts de travail, indemnités et coûts économiques associés représentent à eux seuls environ 130 milliards d’euros par an, et près de 400 milliards si l’on inclut l’ensemble des dépenses liées à la santé. Ce phénomène tient moins au vieillissement de la population qu’à l’absence d’éducation à la santé et à l’omniprésence des pollutions. Les ruptures nécessaires sont nombreuses. En voici quelques-unes.
Sortir de l’alimentation inflammatoire
Le citoyen reste libre de manger ce qu’il souhaite, mais le législateur doit-il autoriser la vente de produits manifestement nocifs sans en signaler clairement les effets ou sans en limiter la consommation par la fiscalité ? Les médecins distinguent aujourd’hui une alimentation inflammatoire – alcool, charcuterie, produits ultra-transformés, boissons sucrées, farines raffinées, fritures ou excès de viande rouge – et une alimentation protectrice riche en fibres, antioxydants, oméga-3 et polyphénols. La première accélère le vieillissement et les maladies chroniques, la seconde contribue à les prévenir. Une stratégie simple consiste déjà à réduire fortement les produits inflammatoires dans son alimentation.
Sortir des briseurs de rêves politiques
L’histoire électorale française est jalonnée d’enthousiasmes suivis de désillusions. Des millions de Français ont célébré la victoire de François Mitterrand en 1981, convaincus que la politique allait « changer la vie ». Quelques années plus tard, beaucoup étaient déjà déçus. Ce cycle d’espoir puis de désillusion se répète régulièrement.
Sortir de la chimie de synthèse omniprésente
La chimie de synthèse a apporté des progrès indéniables, mais elle s’est aussi diffusée massivement dans l’air, l’eau, les sols, les cosmétiques ou l’alimentation, souvent avant que ses effets à long terme soient réellement évalués. Certaines pathologies chroniques, cancers ou perturbations endocriniennes interrogent aujourd’hui cette fuite en avant. La rupture consisterait à inverser la logique : prouver l’innocuité avant la diffusion massive des molécules et développer davantage la chimie verte et les matériaux biosourcés.
Sortir de la compétition économique sauvage
Depuis des décennies, les nations sont engagées dans une concurrence permanente qui pousse à produire toujours plus vite et moins cher, souvent au détriment de l’environnement, des conditions de travail et de la qualité. La rupture consiste à organiser une coopération économique plus équilibrée, fondée sur la durabilité et la responsabilité sociale. Lorsque l’on comprend que les priorités sont l’autonomie alimentaire et énergétique, nombre d’échanges internationaux inutiles pourraient être évités.
Sortir du consumérisme
Nos sociétés ont fait de l’accumulation de biens un idéal de réussite. Pourtant, produire et consommer toujours davantage n’a pas rendu les individus plus heureux. La rupture consiste à privilégier la qualité de vie : consommer moins mais mieux, réparer, partager et transmettre.
Sortir du conventionnel
Dans de nombreux domaines – agriculture, médecine, organisation du travail ou urbanisme – les pratiques dominantes reposent sur des habitudes anciennes. La prévention en santé, par exemple, repose d’abord sur l’alimentation, l’activité physique, les liens sociaux et la réduction des pollutions. Encourager l’expérimentation, l’innovation et parfois la redécouverte de pratiques anciennes constitue une rupture nécessaire.
Sortir de la dépendance aux matières premières
Nos économies dépendent fortement de ressources situées à l’étranger : pétrole, gaz, cuivre, uranium, silicium ou terres rares. Cette dépendance crée une fragilité stratégique majeure. La rupture passe par la sobriété, le recyclage massif et la réduction de notre consommation matérielle.
Sortir de la démagogie
La politique souffre souvent de promesses irréalistes destinées à séduire les électeurs. Dire la vérité, même lorsqu’elle est difficile, constitue au contraire une marque de respect envers les citoyens.
Sortir d’une éducation insuffisamment adaptée
L’éducation reste la clef de nombreux enjeux : santé, esprit critique, civisme ou compréhension des défis environnementaux. Plutôt que de privilégier uniquement la mémorisation, l’école devrait développer davantage l’esprit critique, l’éducation à la santé et la compréhension du monde contemporain.
Sortir de la guerre contre la nature
Depuis deux siècles, l’humanité agit souvent comme si la nature était un adversaire à dominer. Déforestation, artificialisation des sols et disparition d’espèces fragilisent pourtant les équilibres dont dépend notre survie. La rupture consiste à considérer la nature comme un partenaire essentiel.
Sortir de l’hostilité systématique envers les ultra-riches
Les inégalités peuvent poser problème, mais la stigmatisation permanente des plus riches ne constitue pas une solution. De nombreux entrepreneurs et investisseurs participent aussi à la création d’emplois et d’innovations. La rupture consiste à encourager l’investissement responsable plutôt qu’à alimenter des oppositions stériles.
Sortir de l’individualisme excessif
La liberté individuelle est une valeur précieuse, mais poussée à l’extrême elle peut fragiliser le lien social. Renforcer les communautés locales – associations, jardins partagés, habitat collectif, initiatives de voisinage – peut contribuer à reconstruire des solidarités.
Sortir de l’insécurité des biens et des personnes
La sécurité reste une attente constante des citoyens. Outre l’éducation et l’application des lois, des politiques favorisant les liens sociaux, l’engagement associatif ou l’activité des jeunes peuvent également contribuer à réduire la délinquance.
Sortir de l’irresponsabilité envers les générations futures
Dette publique, environnement, choix énergétiques : trop souvent, les conséquences de nos décisions sont reportées sur les générations suivantes. La rupture consiste à intégrer systématiquement leur intérêt dans les décisions politiques.
Sortir des mauvais gouvernements
La défiance envers les gouvernements tient autant aux personnes qu’aux mécanismes institutionnels. Davantage de transparence, d’évaluation des politiques publiques et de participation citoyenne pourraient renforcer la confiance démocratique.
Sortir de l’obsession technologique
La technologie peut améliorer la vie humaine, mais croire qu’elle résoudra tous les problèmes est une illusion. Chaque innovation crée aussi de nouvelles dépendances. La rupture consiste à remettre la technologie au service de l’humain et à reconnaître la valeur de la simplicité.
Sortir de la soumission au PIB
Le produit intérieur brut reste l’indicateur dominant pour mesurer la réussite d’un pays, alors qu’il ignore la santé, le bien-être ou l’état de l’environnement. Il serait plus pertinent d’intégrer des indicateurs de qualité de vie, d’éducation et de biodiversité.
Sortir du présidentialisme
La concentration du pouvoir dans les mains d’un seul individu peut fragiliser la démocratie. Renforcer le rôle du Parlement, des territoires et de la participation citoyenne permettrait d’équilibrer les institutions.
Sortir du productivisme
Produire toujours plus ne signifie pas produire mieux. L’économie de demain devra privilégier la durabilité, la réparation et l’économie circulaire.
Sortir de la tyrannie égalisatrice
L’égalité des chances est un principe fondamental, mais l’uniformité absolue peut décourager l’initiative et la créativité. Une société juste doit concilier égalité des chances et reconnaissance des talents.
De la rupture aux solutions
Les crises que nous traversons ne sont pas seulement économiques ou politiques. Elles sont aussi philosophiques, car il ne faut pas confondre causes et conséquences. Elles interrogent notre vision du progrès et notre rapport à l’argent, au bonheur, à la nature, au pouvoir, à la richesse, au temps et au travail. Les ruptures que j’ai proposées ne sont pas des ruptures contre la société, mais des ruptures pour la société. Lorsqu’un système atteint ses limites, le courage politique consiste non pas à le réparer à la marge, mais à imaginer un nouveau cap, avec un objectif clair : bâtir une société fondée sur le bien-être durable de tous. Les fondements en sont simples : l’autonomie, le réalisme, le respect et la responsabilité, dans un cadre de coopération omniprésente.
https://www.lejdd.fr/politique/politique-francaise-une-histoire-de-ruptures-oubliees-et-de-solutions-futures-168030

